Avant-propos de Marc Picavez

Si aujourd’hui la voie maritime représente 80% du transport de marchandises, c’est au prix de profonds changements ayant fait de ce secteur l’un des plus radicalement mondialisés. Dès les années 1970, l’apparition des pavillons de complaisance a bouleversé le secteur dans son ensemble. Les navires battent pavillon maltais, panaméen ou libérien. Ils sont affrétés par des agences néerlandaises, hongkongaises, situées dans les plus grands ports mondiaux. Leurs armateurs sont pourtant grecs, français ou estoniens. Ils emploient librement des marins de toutes nationalités, principalement russes ou philippins, quel que soit le littoral visité…

Sur terre, il est loin le temps où l’on allait se promener en famille sur les docks le dimanche après-midi, le temps des petits vendeurs, des prostituées qui visitaient les navires en escale. Depuis, les ports n’ont cessé de se déshumaniser.

Les terminaux commerciaux se sont d’abord éloignés des villes : le long des estuaires, à Bordeaux, au Havre ou à Saint-Nazaire ; ou sur des plateformes gagnées sur l’océan, à Rotterdam ou à La Rochelle.
Puis ils se sont refermés sur eux-mêmes, derrière de lourdes grilles, jalonnées de portiques ne s’ouvrant qu’à l’aide de badges électroniques. Après le 11 septembre 2011 et le Patriot Act, les règles d’accès se sont intensément durcies.

Maintenant, ces terminaux se vendent même à des sociétés privées (Suez, Exxon, Bolloré…) qui impriment de nouvelles frontières sur les ports.

Les grues surpuissantes et les camions pilotés informatiquement créent un décor de science-fiction, où la mécanique de grande taille efface la présence humaine. Au milieu de ce décor parfois irréel, on trouve des marins en errance. Les temps passés à terre sont devenus brefs. Le romantisme des escales du XXème siècle est dépassé. La vie des marins a changé.

Le temps immobile et interminable de la mer alterne avec le temps accéléré de l’escale, où ils ne visitent bien souvent que des docks, des “malls” et des McDonald’s. Leur vie personnelle, intime, se recroqueville sur les conversations lors de rencontres virtuelles avec leurs familles, depuis les seamen’s club qui les accueillent dans les ports.